Pourquoi Centre Commercial ?

Cross

Interview de Sébastien Kopp par Gino Delmas, tirée de la revue du Man.

Il y a quinze ans, Sébastien Kopp et son ami d’enfance François-Ghislain Morillon ont fondé Veja pour fabriquer des baskets différentes. Il y a neuf ans, ce duo a décidé d’élargir son horizon et de créer un lieu entre le magasin et l’espace de création. 

 

Centre Commercial est le résultat de cette volonté. On compte aujourd’hui deux boutiques adultes et une boutiques kids. La boutique historique se situe dans la rue de Marseille, près du canal Saint-Martin et de la place de la République dans le Xe arrondissement de Paris et la seconde près de Saint-Germain-des-Prés, rue Madame.

 

L’espace accueille non seulement l’une des plus excitantes et intéressantes sélections de vêtements pour hommes et pour femmes de la capitale, mais peut aussi être transformé en lieu de rencontres et d’échanges pour le lancement de produits ou pour des évènements.

 

shop

Comment vous est venue l’idée de centre commercial ?

 

Veja est une véritable quête, un voyage. Nous l’avons lancé en 2005 avec peu de moyen, et le projet a grandi de façon organique, c’est-à-dire que nous avons gardé notre totale indépendance et notre liberté. Quand ça a démarré, on s’est dit que ça serait bien de créer un lieu qui pourrait être un tremplin pour d’autres projets qui nous paraissaient incroyables, mais qui n’étaient pas forcément visibles ailleurs. En voyageant, en rencontrant des gens, nous sommes tombés sur des projets, pas forcément aussi engagés que Veja, mais qui faisaient entendre un point de vue spécifique.

 

Le point commun entre toutes les marques de Centre Commercial est la transparence de leur production : ils savent où sont leurs usines, certains utilisent des matières écologiques, d’autres produisent en France, au Portugal, en Angleterre. Nous voulions un lieu où nous pouvions réunir nos engagements vis-à-vis de la mode, de l’écologie et de l’engagement social.

 

Depuis le début, nous l’avons pensé au-delà d’un simple magasin. C’est aussi un espace qui peut accueillir des évènements, des rencontres. Pour nous, c’était l’expression de la génération digitale, la première génération qui a grandi sans puis avec Internet. Nous voulions retrouver cette liberté d’expression dans un lieu.

 

Quelles marques avez-vous en stock depuis le début ?

 

Les piliers d’hier restent les piliers d’aujourd’hui. Patagonia, VEJA, Bleu de Paname, Suzie Winkle, Norse Projects, Roseanna pour femmes, Church’s, l’une des rares marques à produire encore au Royaume-Uni. Ou encore Paraboot, une vieille entreprise française, anachronique, dont la production est encore établie à Grenoble et avait complètement disparu des magasins.

 

Veja aurait pu nous couper d’approches éthiques ou sociales différentes, mais il y en a en fait beaucoup de chemins différents et nous voulions les rassembler en un seul lieu. Veja a su montrer qu’il était possible de produire différemment ; Centre Commercial est un mélange d’engagements – ce n’est pas un magasin, c’est un mouvement.

"Nous voulions associer la mode écologique et sociale, pour créer l’un des lieux les plus cools."

 

products
products shop
shoes

Comment les clients ont-ils accueilli cette approche ?

 

Ils sont intéressés par notre démarche. Nous voulions associer la mode avec une approche équitable et sociale, pour créer l’un des stores les plus cools au monde. Au début, tout le monde nous promettait l’enfer, nous disant que ça ne marcherait jamais. 9 ans après, les clients viennent des 4 coins du monde pour découvrir la sélection. L’équipe est passée de 3 personnes à 30 personnes. Le lieu a été un hybride dès les premiers instants et continue de l’être.

 

On a organisé des lancements de livres, comme celui de Julian Assange sur Wikileaks, ou de projets comme Enercoop en 2011, une entreprise d’énergie verte, qui est le projet écologique français. Pour créer une atmosphère adéquate, on a vidé le magasin, et on a forcé tout le monde à porter des combinaisons et des masques à gaz militaires.

 

Tout le monde s’est moqué de nous et deux semaines après, c’était Fukushima. Très bientôt nous allons accueillir le lancement de Fairphone, un nouveau téléphone fabriqué d’une manière plus équitable. Centre Commercial est la croisée des chemins entre les gens qu’on aime et les produits qui nous plaisent.

 

Nous avons la chance de faire ce que nous aimons – ce qui est un privilège – et quand on fait les choses par amour, il est difficile de se tromper.

 

"Centre Commercial n’est pas un magasin, c’est un mouvement."

 

woman man

À quelle fréquence travaillez-vous sur des projets spéciaux ?

 

Ça dépend de ce que nous aimons et des gens que nous rencontrons. Parfois trois fois par mois, parfois il n’y a rien pendant deux mois. Maintenant nous planifions à l’avance, pour nous concentrer plus sur la qualité des évènements.

 

Ça dépend vraiment de qui on rencontre : certaines personnes viennent nous voir parce qu’ils aiment ce qu’on fait ; nous allons directement voir d’autres parce que nous aimons ce qu’ils font. On apprécie vraiment ça, pouvoir rester avec des gens qui travaillent ensemble sur le long terme, mais aussi trouver de nouvelles sources d’énergie.

 

Tous ceux qui sont impliqués dans Centre Commercial nous ont énormément inspirés, même s’ils ne s’en rendent pas compte. J’admire vraiment chacun des projets que nous accueillons. J’ai besoin d’eux.

 

"La conscience collective de ce qu’est réellement la mode et sa fabrication est beaucoup plus forte qu’auparavant."

 

Facebook Twitter

 

Au fait, d’où vient ce nom ?

 

Il y a eu deux sources d’inspiration. D’abord, le livre Dead Cities de Mike Davis. Chaque chapitre est une ville, dans laquelle il déconstruit l’idée que nous en avons. Il écrit sur Kaboul, Dubaï, Sun City et les États-Unis d’une façon totalement inattendue et explique pourquoi ces villes sont aujourd’hui au centre du monde.Pour lui, la ville du futur sera un centre commercial, à cause de sa nature panoptique – transparente dans tous les sens du terme.

 

Ce sont des endroits où nous sommes filmés et compilés en données en permanence. C’est un futur que je déteste. Ensuite, il y a Bernard Stiegler, un philosophe qui a travaillé de façon approfondie sur le consumérisme et l’effet abrutissant des centre commerciaux sur la consommation. Sur le fait que les centres commerciaux sont devenus des espaces de loisirs. En donnant ce nom à notre magasin, nous voulions exprimer que le futur n’est pas inévitable, et que nous ne sommes pas que des victimes. Le futur sera ce que nous en ferons. Chacun à sa manière.

 

Nous avons eu pas mal de problèmes juridiques avec les vrais centres commerciaux français qui n’ont pas trouvé ça drôle du tout. On l’a fait quand même (rires).

bag woman2
woman3 man2

Comment décririez-vous votre style ?

 

J’aime les vêtements utiles, robustes, assez basiques, sans trop de logos. Je déteste acheter des choses à la mode, j’aime l’idée de vêtements qu’on peut porter toute sa vie, sans se lasser. Pas l’éphémère mode d’une saison. On aime le matériel d’escalade, les vêtements de travail, les vêtements militaires. C’est l’une des bases de Centre Commercial.

 

Pourquoi avoir choisi ce quartier pour le magasin ?

 

La rue de Marseille est ma rue préférée de Paris, celle où je me sens le plus chez moi. Il n’y a presque pas de voitures, et à chaque fois que je passais par là je me disais « J’adorerais vivre ici. » Je n’ai pas cherché ailleurs. J’ai frappé à toutes les portes. Il n’y avait aucune annonce.

 

Ça m’a pris un an et demi, c’était un peu un caprice mais c’était important pour moi. Tout le monde nous a dit « Ce quartier est pourri, il est mort. » À ce moment-là, ils pensaient qu’on était fous. Moi je trouvais que c’était un bon signe. (rires)

 

2woman products3

"Nous avons la chance de faire ce que nous aimons

et quand on fait les choses par amour, il est difficile de se tromper."

 

Comment une marque attire-t-elle votre attention ?

 

C’est un pari. Je me rends compte avec l’expérience que le succès d’une marque, c’est 50 % le produit et 50 % la personne qui mène le projet.

 

Comment le projet fonctionne-t-il ?

 

Le but était de créer un espace où les gens pourraient réaliser qu’on peut bâtir des collaborations et des ponts. Ça prend une énergie folle.

 

L’équipe a trouvé son équilibre en 2014. On a du trouvé le mélange juste entre l’ambition pour les différents projets et les gens. Ce qui est normal pour un projet si complexe. Depuis, c’est devenu incroyable.

shoes2

Est-ce que vous voyez des changements qui vont influencer le marché ?

 

La mode éphémère est en train de passer. Les gens en ont marre de payer des choses peu chères mais de mauvaise qualité. Ça ne peut pas durer. Avec Veja, on était dans la première phase de marques respectueuses de l’environnement. Maintenant, nous voyons la deuxième vague arriver, bien plus forte que la première.

 

La conscience collective de ce que sont les vêtements et comment ils sont fabriqués est beaucoup plus forte qu’elle ne l’était auparavant. Cette prise de conscience est apparue après l’accident du Rana Plaza. Les gens comprennent maintenant qu’acheter telle et telle marque avec ses mauvaises pratiques de fabrication a des conséquences.

"Le public comprend qu’acheter une marque avec des mauvaises pratiques de fabrication

a des conséquences."

 

Qui s’occupe d’acheter et de sélectionner les produits ?

 

Je suis moins présent depuis un an, mais avant ça je l’étais trop ! Je faisais presque tout. Maintenant, c'est une équipe de 4 qui dirigent les magasins, Nicolas, le manager des 3 magasins, Sabra son bras droit, Martin qui gère le web et Roxane les évènements et la communication. Nous travaillons ensemble, ce qui est génial. Je m’occupe avec eux de la sélection générale, j’essaye de garder la machine bien huilée. C’est difficile d’avoir un magasin quand on n’est pas présent, mais j’y passe quelques heures chaque vendredi matin.

 

Ma partie préférée est voir le projet grandir, l’équipe se développer, il y a maintenant 3 Centre Commercial : Un rive droite, un rive gauche, et un magasin enfant.

 

Nous aimons travailler avec des marques importantes qui ont perdu leur crédibilité avec le temps et les rendre de nouveau pertinentes en sélectionnant les 10 % de leurs collections qui sont incroyables. Souvent, ils ne sont pas d’accord, et ils n’y croient pas, même quand ça fonctionne. C’est drôle comme ça peut les influencer, quand même.

 

Comment associez-vous le digital et le magasin physique ?

 

Le site est totalement intégré à Centre Commercial, et cela joue un grand rôle en termes de d’image et de traction. Nous y travaillons beaucoup. C’est le même projet. L’un nourrit l’autre et vice versa, tout à la fois. Ce sont comme les deux roues d’un vélo. J’adore les métaphores ratées, demander à l’équipe ! [rires]

 

 

Pouvez-vous nous parler de Centre Commercial Kids ?

 

On a eu beaucoup de jeunes parents, clients du magasin, qui voulaient la même chose pour leurs enfants. Quand il y en a 10, puis 100, puis tous les jours, tu te dis, « Pourquoi pas ? »

 

Une de nos anciennes vendeuses chez Centre Commercial, adorait l’univers de l’enfant. Cela s’est donc fait naturellement, sans calculer et nous avons construit le projet pas à pas. Nous savions qu’il y avait pleins de marques enfants extraordinaires, qui portent une attention particulière à la fabrication et au sourcing. Donc, trois ans après l’ouverture de Centre Commercial adulte, la version enfant voit le jour, à 30 mètres, rue Yves Toudic. Un espace de 100 m2 et un site qui regroupent des marques « well made » de 0-12 ans telles que Bobo Choses, Œuf NYC, Mini Rodini, Bonton, Poudre Organic, …

 

Pour l’ouverture, nous avons accueilli 2 copines artistes, le duo LAPS qui sculpte des animaux géants construits en matières recyclées. Elles font maintenant des installations chez Hermès partout dans le monde !

 

 

Quelle est la prochaine étape pour centre commercial ?

 

Nous avons des tas de projets mais nous ne parlons jamais d’eux avant de les avoir finalisés. On a fait 30 % du chemin, et on l’a bien fait. Maintenant c’est à nous de continuer à faire aussi bien les choses, et même mieux. On a d’abord eu un impact local, puis trois ans plus tard un impact national, et aujourd’hui un impact international avec des clients qui viennent du Canada, des États-Unis et de Corée du Sud.

 

C’est un moment intéressant. Soit on va devenir trop ambitieux et s’installer à New York ou à Séoul, ce qui, je crois, serait une erreur, soit on se concentre pour faire ce que nous savons faire dans un seul endroit : Paris. Je pense que nous penchons plutôt vers cette dernière vision. On fait beaucoup d’essais, et on se rate la moitié du temps.

 

On n’est pas meilleurs que les autres mais on aime créer, être là où personne ne nous attend, où même nous ne nous attendions pas, parfois. C’est ce qui est amusant.

Photographies : Charlote Lapalus , Yannick Roudier , Studio Veja